Un projet d’étudiants au Mozambique

 

Il nous semblait important de montrer que les projets d’architecture qui s’inscrivent dans notre démarche et qui ont nourri nos hypothèses de travail ne sont pas que le fruit d’architectes ayant déjà une longue expérience. Ce post, qui sera suivi par d’autres dans le même esprit, met avant le travail d’étudiants d’architecture norvégiens qui ont réalisé en groupe un sympathique édifice en 2009 au Mozambique, dans le cadre de leur cursus. Intégré à l’enseignement de master de l’école d’architecture de Bergen, ce cours intitulé « Being an architect in a foreign culture » met l’accent sur la prise de conscience des aspect sociaux et locaux dans l’architecture. Les étudiants sont également amenés à questionner le rôle et la responsabilité de l’architecte.

Lors de cette année 2009, la réflexion a porté sur un centre de soin de jour pour enfants défavorisés dans le village rural de Chimondo au Mozambique. Et avec l’aide de l’ONG Aid Global, ce centre accueil également des cours pour adultes, qui aide à couvrir ses dépenses. Malheuresement, le bail du bâtiment où il était installé touchait à sa fin et le menaçait sérieusement. Aussi, après deux semaines à analyser et comprendre le site, le groupe d’étudiants et l’ONG décidèrent d’un commun accord de construire un nouvel espace. Cependant, avec 12 jours pour le projet, il a fallu trouver des matériaux et des techniques de mise en œuvre rapides, économiques et efficaces. Cela s’inscrivait dans la volonté de départ du groupe qui souhaitait utiliser autant que possible des matériaux locaux et peu onéreux (béton, bois, sac de sable, terre, bouteilles de verre, plaques de tôle…) en combinant des méthodes traditionnelles et modernes.

L’ensemble de la construction est faite pour démontrer que ces principes constructifs sont facilement réappropriable par la population locale. Ce faisant, le bâtiment fait office, en quelque sorte, de chantier-école. Cette problématique de transmission à travers le chantier est commune à plusieurs de nos posts passés et à venir, cela étant au coeur du concept de capacitation dans lequel nous souhaitons nous inscrire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le bambou, matiere locale.

Note démarche implique que nous nous intéressions à étudier quels sont les matériaux les plus adaptés en terme de coûts, d’impact climatique et d’une possible appropriation par la population locale. Le Vietnam est situé dans la zone des moussons et bénéficie d’un climat chaud et humide, du nord au sud. Le bambou, notamment, y pousse facilement et le peuple vietnamien possède déjà un savoir faire technique que nous aimerions réutiliser, voire actualiser au sein d’un laboratoire morpho-structure à l’école. Voici, une étude concernant ce matériau.

 

fabrizio carola

 

Fabrizio Carola, architecte napolitain, réalise des projets en Afrique depuis les années 70 au Mali, et également en Mauritanie. Ses projets sont financés par des ONG, des associations humanitaires, et quelquefois par le gouvernement. Grâce à une connaissance approfondie du contexte, il a développé des processus qui intègrent la population à la construction, tout en prenant en compte les ressources locales et les impératifs économiques.
Ce sont les matériaux qui ont amené la technique. Fabrizio Carola a procédé par élimination : pas de fer en raison de sa nature inadaptée aux pays chauds (chauffe et transmet très vite la chaleur). C’est de plus un matériau d’importation, donc plus cher, et qui nécessite un savoir-faire à la mise en œuvre. Pas de bois non plus (sauf en très petite quantité pour certaines ouvertures), du fait de la quasi absence de forêts et afin d’éviter de renforcer la désertification. Il restait donc la pierre et la terre, ce qui amena l’architecte à réfléchir à des structures à compression, d’où le choix de voûtes, arcs et coupoles. Il a ensuite développé pour la mise en œuvre un outil unique, très simple d’utilisation, qui permet à n’importe qui ou presque de bâtir un de ces dômes. Il s’agit d’une sorte de compas, dont l’axe de pivot se trouve au centre de l’espace bâti, couplé à un deuxième axe, vertical, qui donne la position exacte à la brique ou à la pierre à poser. Fil à plomb, équerre et autres outils sont donc inutiles, ce qui rend l’exercice de mise en œuvre bien plus aisé. Cela permet donc à une main d’œuvre locale, pas forcément formée à des techniques constructives complexes de s’approprier ce type de mise en œuvre et de construire à bas coût des édifices. Ces constructions prennent également en compte les conditions climatiques, étant composées d’une double paroi. La chaleur est emprisonnée entre ces deux parois, puis monte (l’air chaud est ascendant) pour être évacuée par une ouverture sommitale.
Les choix de Fabrizio Carola s’accordent avec l’idée que l’architecte a une grande responsabilité en «imposant» des formes. Il précise à ce propos :

« On peut tourner un tableau vers le mur, et on ne le voit pas. On peut fermer un livre et ne pas le lire. Une architecture, elle est là. Elle est présente pour celui qui se promène en dehors et à l’intérieur. La différence avec les autres formes d’art, c’est que l’architecte utilise beaucoup plus d’argent, plus de matériaux, et plus de technique. Et il a une grande responsabilité parce que son œuvre est toujours là, et on doit en tenir compte. C’est une grande responsabilité d’imposer aux autres une image, un objet qui va les influencer pendant des années et des années jusqu’à ce qu’il s’écroule. »

 

Le «compas» imaginé par Fabrizio Carola en action.

 

On aperçoit lors de la construction de cette petite structure le principe de double peau.

 

A l’instar d’Hassan Fathy, un centre de création de briques de boue (ici, cuites) a été créé.

Marché des herboristes au Mali.

Extension de l’Hôpital Kaedi en Mauritanie.

 

 

Hassan Fathy


Il nous était impossible d’aborder notre projet et d’évoquer ses influences sans parler du travail extraodinaire d’Hassan Fathy, en particulier concernant son projet du nouveau Gourna en Egypte.

Pour l’architecte égyptien, la brique de boue, matériau « tombé du ciel » d’après ses mots, s’est imposée à lui pour des raisons économiques mais aussi plastiques. Il fut séduit par la simplicité et la matérialité qu’offrait ce matériau « pauvre » utilisé par les paysans d’égypte pour leurs maisons. Les considérations écologiques de l’époque n’étant pas les mêmes qu’aujourd’hui, le choix n’était donc pas une fin en soi mais purement rationnel : pas de transports avec l’élaboration des briques de boue sur place, il en va de même pour le mortier, réaction aux pics de chaleur bien meilleure que le béton, outils de mise en œuvre oeuvre très réduits…
Le choix de reconstruire le village de Gourna (le précédent étant sur un site archéologique pillé par les habitants, les autorités ont décidé de déplacer le village) en terre fut donc évident pour l’architecte égyptien compte tenu de la grande pauvreté des habitants et des subventions très limitées de la part du gouvernement. Aussi il mena ses propres expériences, en réalisant plusieurs habitations, pour des personnes aisées principalement. Le bilan, particulièrement positif selon lui sur l’aspect plastique, l’était moins sur le plan économique ; en effet, les charpentes, réalisées en bois importés faisaient monter les coûts considérablement. C’est donc dans la culture constructive traditionnelle que Fathy se plongea pour résoudre ce problème.

« Et puis je me suis rendu compte que si j’avais des briques de boue et rien d’autre, je n’étais pas moins bien pourvu que mes ancêtres. L’égypte n’avait pas toujours importé de l’acier de Belgique et du bois de Roumanie, et pourtant l’égypte a toujours construit des maisons.»

Il s’inspira alors de techniques ancestrales, notamment des voûtes nubiennes, pour résoudre le problème des niveaux et des couvertures. Techniques quasiment oubliées, il dut partir à la rencontre des descendants des maçons nubiens qui eux seuls maîtrisaient encore cette technique de mise en oeuvre en passe de disparaître des mémoires.
L’intérêt fut double : le problème initial fut résolu, mais l’approche totalement empirique des maçons armés d’un minimum d’outils permit de généraliser cette technique en maîtrisant largement les coûts.
Après des édifices-modèles convaincants, Fathy dut penser et organiser la vie du chantier, dans lequel il évoluait au quotidien. Puisqu’il s’agissait de « construire avec le peuple » comme le précise le titre de son livre qui relate ce projet, il créa des centres de formation pour les maçons et mit en place les outils théoriques et pratiques pour que quiconque souhaite s’initier à la technique de mise en oeuvre de briques de boue puisse le faire et devenir par la suite autonome pour exercer ailleurs.
Aussi, de la fabrication des briques de boue à la mise en oeuvre, les habitants du village purent se confronter à l’ensemble du processus constructif.

A l’instar des projets d’Anna Heringer, Fathy a souhaité mettre en avant l’artisanat traditionnel, à fois expression essentielle de l’esprit et des mains de l’homme, et pan culturel primordial dans le projet. Il encouragea et développa des échanges continus durant le chantier avec des artisans afin de revaloriser un savoir-faire dénigré par l’attrait pour des standards constructifs occidentaux fantasmés. Aussi, le chantier devait selon lui s’articuler autour de ce qu’il nommait « la trinité propriétaire, architecte et artisan.»

« La participation intelligente du client est essentielle au développement harmonieux de la construction. Le client, l’architecte, l’artisan forment une trinité dans le projet où chacun a un rôle vital à jouer. Chacun doit prendre des décisions dans son domaine, et si l’un d’eux abdique sa responsabilité, tout le projet en souffrira et le rôle de l’architecte dans le progrès culturel et le développement de tout le peuple en sera diminué. »


Le théatre du village.

Le centre de formation des maçons, ici travaillant la mise en oeuvre de voûtes.

La cour intérieure d’une maison.

Un moucharabieh traditionnel réalisé par des artisans locaux.

La cour intérieure de l’école pour garçons.

 

Cette aventure, riche et pleine de rebondissement a fait l’objet d’un livre de l’architecte dont sont extraites les images  -qui est pour beaucoup d’architectes une bible-, Construire avec le peuple, publié en français en 1970. Hélas, bien que réédité plusieurs fois, ce chouette livre est introuvable, sauf dans quelques bibliothèques bien fournies. Alors si vous le trouvez, jetez-vous dessus !

 

Reaching out, en route!

Il est difficile de qualifier l’état dans lequel nous (Phillipe Bonan, Benjamin Mahieu et Aurélien Thibaudeau, tous les trois en 5e et dernière année à l’ENSAD) sommes, tant la route que nous avons choisi d’emprunter semble à la fois passionnante et pleine d’imprévus. Qu’importe, à l’attaque!

Il y a quelques mois, et à la suite de recherches communes, nous avons lancé l’idée -sans vraiment y croire- de réaliser un diplôme en groupe hors-format, à l’image de ce qu’a fait la jeune et chouette architecte Anna Heringer. Car cela faisait déjà un petit moment que les rendus « classiques » se limitant à des maquettes et du A0 nous frustraient, et l’envie d’explorer l’échelle 1, à laquelle nous avons eu la chance de goûter dans le cadre d’un cours de muséographie, devenait particulièrement intense à l’approche du diplôme.

De façon presque inattendue, ce projet fantasmé semble pointer le bout de son nez grâce à l’un de nos enseignants, qui, emballé par notre démarche (Voir la page Hypothèses de travail), est allé jusqu’au Vietnam pour trouver l’objet de nos désirs. Et ce dernier se nomme Reaching Out, une sorte d’entreprise-école créée en 2000 par Bhin Le, un enthousiaste personnage qui après être devenu handicapé à la suite d’un accident, a décidé de créer un lieu où tout handicapé (ou, comme ils disent, « PDA » -People with Different Abilities-, ce qui présente clairement leurs approche du problème) peut recevoir une formation et apprendre un métier pour devenir autonome et former à son tour d’autres PDA. Et comme cette sympathique initiative a connue une remarquable réussite, l’espace occupé est vite devenu trop petit. Il a donc été décidé de construire une nouvelle école pouvant recevoir 160 personnes.

C’est donc là que nous intervenons!

Notre enseignant « parrain », Roberto Ostinelli -avec qui nous avons déjà réalisé de chouettes choses- a donc rencontré Bhin Le qui a été sensible à notre démarche, et qui a souhaité nous faire participer au projet. Bien qu’il y ait encore beaucoup de flou (organisation du travail, recherches, répartitions des tâches, rencontres, financement…) l’enthousiasme généré par le potentiel d’un tel projet nous pousse à foncer tête baissée dans ce qui se présente comme une aventure forcément riche.

Ainsi, ce blog qui rendra compte au jour le jour de nos recherches, expérimentations, rencontres, expériences… et sera très vite enrichi par tout un tas de projets qui résonnent avec notre démarche et auxquels nous sommes sensibles. Et dans un second temps, nous espérons pouvoir rendre compte, si tout se goupille bien, du voyage au Vietnam que nous commençons à organiser, afin d’aller à la rencontre de l’équipe de Reaching Out et pour s’imprégner du lieu, de sa culture.

Le chemin semble long mais l’expérience fascinante, alors en route!