Les chaises musicales

Durant notre séjour, nous avons été accueilli par les employés de Reaching Out pour déjeuner avec eux. Grâce à ces moments partagés, nous avons vu durant plusieurs jours le fonctionnement de l’atelier entre 11h30 et 13h00. Orchestrée par trois cuisinières, le déjeuner est impressionnant à voir. On assiste tout de suite à une arrivée massive de personnes qui attaquent le déjeuner à vive allure. 10 minutes plus tard les employés quittent leur table et vient la seconde vague de personnes, qui, à leur tour viennent se restaurer. Un balet continu semblable aux chaises musicales vient rythmer le déjeuner puisque c’est au total près de 54 ouvriers qui viennent déjeuner à tour de rôle.

Actuellement les employés se retrouvent dans la cour de la nouvelle annexe de Reaching Out située à 100m du magasin. Bien que cette cour ait un charme particulier par la ruelle qui la dessert et l’architecture du bâtiment, certains problèmes subsistent du point de vue architectural. La température monte vite dans la cour puisque le auvent est constitué de polycarbonate. Même durant notre séjour qui se situe pendant la saison des pluies, nous avons pu ressentir un effet de serre dès que le soleil revenait.

L’espace de restauration manque actuellement de place, puisqu’il ne mesure que 25 m² pour les 54 ouvriers, ce qui amène à une organisation précise où ils se divisent en groupes pour aller manger. Les repas sont alors très rapides, pas plus de 15 minutes, car les personnes se succèdent les unes après les autres. C’est vers 12h00, soit 30 minutes au total pour le déjeuner, que tous les employés ont fini de manger. Durant l’heure restante ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. En général, une majorité de femmes font la sieste au premier étage de l’atelier de Reaching Out tandis que la plupart des hommes discutent autour d’un verre au café du coin. Enfin cette parenthèse s’achève par le rangement et le nettoyage par les cuisinières. Il existe différents points d’eau pour la vaisselle à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. Le robinet situé dans la cour est uniquement dédié au nettoyage des plats car il nécessite un espace dégagé par rapport à la quantité de couverts tandis que le second point d’eau sert uniquement à la préparation des repas puisqu’il est intégré à la cuisine.

 

 

Cela pourrait ressembler à une véritable pagaille, mais c’est au final un véritable balai orchestré méthodiquement afin que tout s’enchaîne sans la moindre encombre en raison du manque d’espace.

Les informations que nous avons obtenu lors des déjeuners avec les employés de Reaching Out nous ont fait comprendre que les employés sont très liés les uns aux autres lors des repas et qu’il est primordial de garder cette cohésion de groupe que l ‘on retrouve aussi bien dans l’atelier que lors de la pause déjeuner.

 

Vivre à l’extérieur

Problématique incontournable de l’architecture, le rapport intérieur-extérieur est un aspect central dans la conception de l’espace. Aussi, chaque culture a apporté des réponses spatiales singulières liées au climat et à l’environnement.
Au Vietnam, en particulier à Hoi An dans le centre du pays, les températures comprises entre environ 15°C et 40°C, ont induit dans l’architecture traditionnelle une typologie d’espace qui laisse la part belle aux parties extérieures abritées. Celles-ci prennent différentes formes, c’est ce que nous allons voir dans ce post.
Dans le centre ville de Hoi An, dense, les maisons traditionnelles traversantes bi-orientées (pour plus de détails, voir le post « Une promenade en ville« ) intègrent quasi-systématiquement une cour-atrium au centre, particulièrement agréable quand il fait beau (et ça arrive souvent!). Dans les environnements moins denses, à la périphérie du centre historique, certains bâtiments « prolongent » leur espace intérieur par un espace extérieur largement ouvert mais couvert, au moins partiellement. Le rayonnement direct du soleil étant contenu par des couvertures ou brise-soleil, et les vents faisant office de ventilation naturelle s’engouffrant largement font qu’il est très agréable d’y passer su temps la journée.
Hélas, les édifices bétonnés récents, qui s’inscrivent le plus souvent dans une logique de « blaukauss » qui consiste à « extruder » la parcelle afin de maximiser la surface constructible, n’intègrent plus ce type d’espace. La logique du bloc de 4 murs-1 toit s’impose, avec un maximum de surfaces exposées au rayonnement direct du soleil (sans murs à double peau dans 99,9% des cas) et sans couverture débordante ou brise-soleil. Ce n’est donc pas étonnant que viennent se greffer sur ces constructions récentes les disgracieux et énergivores moteurs de climatiseurs.

A l’inverse, en plus de jouer un rôle thermique très positif, les espaces habitables prolongés à l’extérieur sont des lieux de vie à part entière sous ces latitudes aux températures souvent chaudes, jamais froides. Aussi notre voyage nous a permis d’expérimenter différentes typologies spatiales dans un environnement différent du nôtre, et ce avec des météos variées : de plutôt doux (18°C) et pluvieux à chaud (32°C) et ensoleillé. Et le bilan n’est pas surprenant : on étouffe dans les construction récentes fermées et mal ventilées, tandis que c’est un bonheur de passer du temps dans ces espaces de transition protégés mais en lien direct avec l’extérieur.
Après ce constat physique, les données que nous avons recueillies après que nous ayons commandé des relevés précis du site où s’implante le projet (relevé climatique, nature des sols avec carottages sur 12 mètres…) nous permettront d’apporter, nous l’espérons, les réponses spatiales les justes vis-à-vis du programme et du lieu.

 

La très agréable cour du bureau de Reaching Out fait office de réfectoire pour les artisans à la pause déjeuner.

 

Le « rez-de-chausée » ouvert d’une des réalisations de Quoc (voir le post précédent).

 

La superbe coursive en bois surplombant l’atrium central de l’atelier de RO.

 

Le restaurant Son, réalisé en Bambou, dont les espaces de restauration sont ouverts sur la rivière.

 

la quête du bambou #3

Au fil de nos rencontres et recherches, notre quête du bambou avance. Utiliser le bambou pour des structures de grande ampleur, avec des portées conséquentes, nous savons que c’est possible. Simon Vélez, l’architecte colombien, l’a démontré au travers de nombreux et superbes projets. Il a développe une technique de mise en œuvre très intéressante qui consiste a remplir la première chambre(*) des tiges de bambou afin de pouvoir les boulonner -sans que la tige éclate- et les lier avec des connecteur acier. Allez donc faire un tour sur le net pour voir ses réalisations. Nous espérons également poser un certain nombre de questions à Anna Heringer avec qui nous venons de rentrer en contact et qui a réalise de très beaux projets qui intègrent ce matériau et avec nous venons de rentrer en contact.

Mais les rencontres locales ont également apporte leur lot de bonnes informations. Nous avons en effet rencontre Kevin, un vietnamien de Da Nang associe a un entrepreneur chinois de Singapour qui a créé une entreprise de produit dérivés bambou : sols, barrières, poteaux, planchers… Et c’est concernant le traitement du matériau que les infos ont été les plus intéressantes, car l’entreprise a importe des techniques japonaises écologiques qui évitent de passer par des traitements chimiques polluants et toxiques (elle dispose d’ailleurs de plusieurs labels sérieux). Il existe plusieurs façons d’extraire l’amidon des tiges, plus ou moins rapides. La méthode traditionnelle, longue, qui consiste a immerger les tiges coupées dans de la boue pendant au moins 6 mois. Et d’autres plus rapides, principalement chimiques, mais pas toutes polluantes. Kevin nous doit nous communiquer sous peu les références exactes des produits utilises. Puis vient le traitement contre les moisissures et champignons. Des traitements chimiques existent depuis un certain temps mais sont peu fiables et très polluants et toxiques. Heureusement une entreprise japonaise a mis au point une formule écologique et très fiable qui permet a l’entreprise que représente Kevin de proposer des garanties de 10 et 20 sur leurs produits. Certes un peu cher (compter 12 dollars le mètre carre), ce traitement se vend en pot et est applicable facilement. Donc si le matériau, déjà très bon marche comme le bambou, est traite rapidement et sur place afin de minimiser les transports et intermédiaires, cela peut être une solution très intéressante.

Il est prévu également très prochainement de découvrir des projets réalises en Bambou avec Mr. Than, un ami de Binh et fondateur d’une revue de design et d’architecture. La suite du feuilleton « quête du bambou » très bientôt.

 

la quête du bambou #2

 

En plus du réseau de Binh et des expats’ français, nous avons eu l’occasion de rencontrer quelques petits ateliers locaux, tous dans la ville de Hoi An. L’une des première et intéressante rencontre fut celle avec un artisan menuisier spécialisé dans le bambou, originaire de la campagne qui s’est installé à Hoi An avec sa famille pour y travailler et vendre sa production. Il nous a chaleureusement accueilli autour d’un thé afin de nous parler de sa pratique avec Binh à la traduction. Ce fut une des premières approche avec ce matériau que nous souhaitons intégrer au projet, et bien qu’il s’agisse de l’échelle du mobilier et non du bâti, de précieuses infos sont ressorties de cet entretient. On notera au passage la versatilité de ce matériau avec l’aménagement intérieur que l’artisan a réalisé pour sa maison, en particulier l’élégante main courante de l’échelle-escalier qui mène à la mezzanine.

Les petits ateliers étant nombreux et disséminés un peu partout dans la ville, nous avons aussi visité une scierie, preuve que l’usage du bois est toujours d’actualité. Et étant donné la taille des grumes, on peut aisément imaginer qu’il est possible d’utiliser le bois pour la structure. Néanmoins, il y a un bémol : le bois est apparemment très cher et les forêts ne semblent pas être gérée comme en Europe. Et les essences susceptibles de résister aux contraintes locales (forte humidité, inondations fréquentes, termites…) ne sont plus très nombreuses.  Il s’agit donc de nouveaux facteurs qui nous orientent assez logiquement vers le bambou.

 

Roues libres design office

Expérience inédite pour nous trois, travailler sur un projet concret de cette ampleur implique un échange continu et riche avec le commanditaire. Et parce que notre séjour au Vietnam est court, il faut être le plus clair possible avec toute l’équipe de Reaching Out afin que nous repartions en France avec un maximum d’informations. Heureusement, Binh, Quyen et toute l’équipe de Reaching Out sont très investis et la communication fonctionne particulièrement bien. Il n’y a pas un jour où nous n’apprenons pas quelque chose et c’est grisant.
Le fonctionnement est globalement le suivant : nous soumettons à Binh et Quyen les informations que nous souhaitons collecter. Eux nous proposent visites, rencontres et passent des coups de fil, contactent des amis, connaissances… et on organise l’emploi du temps afin d’exploiter au mieux le peu de temps dont nous disposons. Aussi, les journées sont chargées mais passionnantes!

 

 

La quête du bambou #1

 

A la suite nos diverses pérégrinations dans Hoi An et ses environs et compte tenu de notre choix probable d’utiliser le bambou, nous avons commencé une « quête » pour sa mise oeuvre. Choisir ce matériau, comme nous l’avons évoqué dans d’autres posts, est venu assez naturellement : c’est une herbe qui pousse très vite et qui est abondamment disponible au Vietnam, il est toujours utilisé dans le pays, il peut être mis en oeuvre facilement… Bref, tout un tas d’arguments qui ont logiquement orienté ce choix. Seulement, entre l’aspect théorique (chouette, c’est une super matériau!) et son usage concret pour le projet, il y a un gouffre abyssal. En effet, beaucoup de problèmes techniques se posent, dont voici les principaux :
– il nécessite deux traitements distincts, l’un pour extraire l’amidon, met de premier choix pour les termites, et l’autre pour empêcher les champignons et toutes sortes de moisissures se développer en raison du climat très humide. Car sans cela, il ne tient pas plus de 3 à 5 ans selon nos diverses sources locales.
– La région dispose de quelques constructions avec ce matériau, mais il ne s’agit au mieux que de grosses cabanes ou couvertures de petits bar-restaurants qui ne s’inscrivent pas du tout dans notre échelle de bâtiment. De plus, les assemblages à simple moisement et petites ligatures, ne permettent pas des portées conséquentes, et semblent peut adaptées à une région régulièrement balayée par des tempêtes. Surtout s’il s’agit d’abriter des ouvriers quotidiennement dans un espace de travail renfermant outils et machines électriques.
– enfin, les sections utilisées pour les petites échelles (mobilier ou petits abris) sont trop petites pour un bâtiment tel que le nôtre qui, compte tenu du premier programme (il va probablement évoluer), 2800 m2 de SHON au bas mot, avec probablement deux niveaux.

Nous avons donc entrepris cette « quête du bambou » et avons avec Binh orienté nos rencontres, visites et voyages autour de cet axe de recherche. Nous l’espérons épique, cette quête sera pour nous l’occasion d’apprendre énormément de choses, et c’est donc plein d’entrain que nous l’attaquons.

Le terrain

Le terrain se trouve non loin du centre ville de Hoi An, à environ 2,5 km au Nord-Est dans la commune de Câm Hà, jusqu’à récemment rurale et faiblement construite . La banlieue de Hoi An s’y étend et des familles s’y installent  en construisant des maisons dans des temps records. Cette zone est sablonneuse et inondable. Il faut savoir qu’elle se trouve à moins de 3 km de l’estuaire du Sông Thu Bôn et qu’en temps de fortes précipitations l’eau monte rapidement et inonde Hoi An ainsi que ses alentours, dont Câm Hà. En moyenne 3 fois par ans la parcelle est en proie à la monté des eaux qui inondent sa partie basse d’une hauteur pouvant atteindre 1m en bout de terrain.

Ce lundi nous avons eu rendez-vous Chez Binh et Quyen, sa femme, car ils résident non loin de la parcelle. Binh, muni de son bolide électrique et nous de nos vélos, sommes allés sur place à travers les quartiers pavillonnaires du Câm Hà. Arrivé devant le terrain nous avons pu constater la vitesse à laquelle la zone se construit. En effet, l’aperçu que nous avions du terrain, grâce à Google Earth, nous montrait effectivement qu’une maison existait sur la parcelle mais que son voisinage était vierge. Désormais, on retrouve sur les parcelles voisines, ainsi que tout le long du chemin, des maisons fraichement construites et quelques chantiers qui nous dévoilent les secrets d’une si rapide mise en œuvre. Béton, briques et ferraillages rouillés à l’air libre, reprenant des modèles de maisons occidentales inadaptées au climat chaud et très humide.

Le terrain est orienté Nord-Est Sud-Ouest dans sa longueur. La course du soleil varie très faiblement au cours de l’année du fait que le Hoi An se trouve sur le 16 ème parallèle Nord.
Nous attendons toujours les documents officiels nous permettant d’avoir des dimensions précises de la parcelle, cependant notre déplacement sur place nous a permis d’estimer celle ci à environ 3600 m2, plutôt bonne surprise çar Binh nous avait annoncé une surface plus petite (- de 3000 m2). C’est une bande de 40 m sur 90 m pour le moment séparée en deux dans sa longueur par une clôture. La partie coté rue, contenant la maison, est plus haute d’environ 1m par rapport à la deuxième. La seconde partie, plus basse car au niveau des rizières, est recouverte d’eau car il pleut énormément  en ce moment dans la région. Cela nous laisse à penser que toute la parcelle est potentiellement inondable, même lorsque propriétaire de la maison, qui est en réalité le frère de Quyen, nous assure que l’eau ne recouvre que seulement la partie basse. Bien qu’il existe une différence de niveau, les deux parties sembles plates. La parcelle habitée est riche en plantations. On y trouve des arbres de différentes tailles et de différentes essences, donc certaines très belles, qui pourraient être intégrées au projets. Le jardin stocke des dizaines de bonsaïs géants qui attendent d’être déplacés ailleurs. Patrick et Denis nous expliquaient que le sol est constitué de sable. C’est un sable riche, un des plus fin d’Asie, où tout  pousse sans difficulté. Sous se sable se trouvent des nappes phréatiques où les habitants puisse directement l’eau prête à être consommée. Il existe cependant des risques de pollution lié au débordement de fosses sceptiques. Un sondage du terrain va être fait prochainement, afin que nous disposions d’un relevé précis des couche qui composent le sol.

plan de vol

Et hop, voici le premier post de l’année 2012, l’occasion de faire un tout petit point avant notre départ pour le Vietnam (à Hoi An précisément), début janvier.
Jusque là, nous n’avons rien produit de « concret » dans le sens où l’on pourrait s’attendre dans une phase de recherche à des esquisses du projet, l’école-atelier pour adultes handicapés sur laquelle nous travaillons. Le gros du travail s’est en effet porté (en plus du temps, très important, passé à organiser le voyage) sur la recherche de précédents en architecture qui ont nourri notre réflexion. Car passer de la pratique à la théorie (la capacitation), il y a un fossé, et pas des moindres. Ces recherches nous ont amené à rentrer en contact avec des gens avec qui nous avions envie d’échanger autour de leur expérience, qui pourrait nous apprendre diverses choses pour notre projet. Parmi eux, notons la chouette équipe norvégienne « Tyin tegnestue », avec qui nous avons eu le plaisir de discuter et voir leurs projets lors de lors récent passage à Paris pour une conférence organisée par l’école d’architecture de Belleville. Cette belle rencontre nous a regonflé à bloc, alors que le moral n’était pas au plus haut.

Nous avons également travaillé sur le programme « brut » tel que Binh, le fondateur de Reaching Out, nous l’a envoyé. Cela nous a permis de mettre en évidence des grands groupes de fonctions liées et de métrer les surfaces afin d’avoir une idée de l’emprise requise par un tel programme. De ce tableau (voir plus bas) et des organigrammes, rien de formel n’est proposé ; nous souhaitons aborder cela, comme nous l’avons défini dans nos hypothèses de travail, uniquement à partir du lieu et des ses potentialités : hommes, ressources, culture… Les premières propositions formelles ne naîtront donc qu’après être allé sur place. C’est donc l’objet de notre voyage. Découvrir une culture architecturale que nous ne connaissons pas, avec ses outils, à utiliser tels quels et/ou à améliorer, à lier aux besoins d’un programme contemporain. C’est là le cœur de notre démarche, qui consiste, par le biais d’un chantier école ou d’un bâtiment témoin, revaloriser une culture architecturale délaissée au profit de standards importés, et redynamiser (ou recréer) les filières locales liées à la production de l’espace habité.

A bientôt donc, en direct de Hoi An!

 

Tableau des surfaces, première estimation.

 

 

 Pour finir et en écho à l’image qui ouvre ce billet, deux autres illustrations du génial Saul Steinberg.