fabrizio carola

 

Fabrizio Carola, architecte napolitain, réalise des projets en Afrique depuis les années 70 au Mali, et également en Mauritanie. Ses projets sont financés par des ONG, des associations humanitaires, et quelquefois par le gouvernement. Grâce à une connaissance approfondie du contexte, il a développé des processus qui intègrent la population à la construction, tout en prenant en compte les ressources locales et les impératifs économiques.
Ce sont les matériaux qui ont amené la technique. Fabrizio Carola a procédé par élimination : pas de fer en raison de sa nature inadaptée aux pays chauds (chauffe et transmet très vite la chaleur). C’est de plus un matériau d’importation, donc plus cher, et qui nécessite un savoir-faire à la mise en œuvre. Pas de bois non plus (sauf en très petite quantité pour certaines ouvertures), du fait de la quasi absence de forêts et afin d’éviter de renforcer la désertification. Il restait donc la pierre et la terre, ce qui amena l’architecte à réfléchir à des structures à compression, d’où le choix de voûtes, arcs et coupoles. Il a ensuite développé pour la mise en œuvre un outil unique, très simple d’utilisation, qui permet à n’importe qui ou presque de bâtir un de ces dômes. Il s’agit d’une sorte de compas, dont l’axe de pivot se trouve au centre de l’espace bâti, couplé à un deuxième axe, vertical, qui donne la position exacte à la brique ou à la pierre à poser. Fil à plomb, équerre et autres outils sont donc inutiles, ce qui rend l’exercice de mise en œuvre bien plus aisé. Cela permet donc à une main d’œuvre locale, pas forcément formée à des techniques constructives complexes de s’approprier ce type de mise en œuvre et de construire à bas coût des édifices. Ces constructions prennent également en compte les conditions climatiques, étant composées d’une double paroi. La chaleur est emprisonnée entre ces deux parois, puis monte (l’air chaud est ascendant) pour être évacuée par une ouverture sommitale.
Les choix de Fabrizio Carola s’accordent avec l’idée que l’architecte a une grande responsabilité en «imposant» des formes. Il précise à ce propos :

« On peut tourner un tableau vers le mur, et on ne le voit pas. On peut fermer un livre et ne pas le lire. Une architecture, elle est là. Elle est présente pour celui qui se promène en dehors et à l’intérieur. La différence avec les autres formes d’art, c’est que l’architecte utilise beaucoup plus d’argent, plus de matériaux, et plus de technique. Et il a une grande responsabilité parce que son œuvre est toujours là, et on doit en tenir compte. C’est une grande responsabilité d’imposer aux autres une image, un objet qui va les influencer pendant des années et des années jusqu’à ce qu’il s’écroule. »

 

Le «compas» imaginé par Fabrizio Carola en action.

 

On aperçoit lors de la construction de cette petite structure le principe de double peau.

 

A l’instar d’Hassan Fathy, un centre de création de briques de boue (ici, cuites) a été créé.

Marché des herboristes au Mali.

Extension de l’Hôpital Kaedi en Mauritanie.

 

 

Hassan Fathy


Il nous était impossible d’aborder notre projet et d’évoquer ses influences sans parler du travail extraodinaire d’Hassan Fathy, en particulier concernant son projet du nouveau Gourna en Egypte.

Pour l’architecte égyptien, la brique de boue, matériau « tombé du ciel » d’après ses mots, s’est imposée à lui pour des raisons économiques mais aussi plastiques. Il fut séduit par la simplicité et la matérialité qu’offrait ce matériau « pauvre » utilisé par les paysans d’égypte pour leurs maisons. Les considérations écologiques de l’époque n’étant pas les mêmes qu’aujourd’hui, le choix n’était donc pas une fin en soi mais purement rationnel : pas de transports avec l’élaboration des briques de boue sur place, il en va de même pour le mortier, réaction aux pics de chaleur bien meilleure que le béton, outils de mise en œuvre oeuvre très réduits…
Le choix de reconstruire le village de Gourna (le précédent étant sur un site archéologique pillé par les habitants, les autorités ont décidé de déplacer le village) en terre fut donc évident pour l’architecte égyptien compte tenu de la grande pauvreté des habitants et des subventions très limitées de la part du gouvernement. Aussi il mena ses propres expériences, en réalisant plusieurs habitations, pour des personnes aisées principalement. Le bilan, particulièrement positif selon lui sur l’aspect plastique, l’était moins sur le plan économique ; en effet, les charpentes, réalisées en bois importés faisaient monter les coûts considérablement. C’est donc dans la culture constructive traditionnelle que Fathy se plongea pour résoudre ce problème.

« Et puis je me suis rendu compte que si j’avais des briques de boue et rien d’autre, je n’étais pas moins bien pourvu que mes ancêtres. L’égypte n’avait pas toujours importé de l’acier de Belgique et du bois de Roumanie, et pourtant l’égypte a toujours construit des maisons.»

Il s’inspira alors de techniques ancestrales, notamment des voûtes nubiennes, pour résoudre le problème des niveaux et des couvertures. Techniques quasiment oubliées, il dut partir à la rencontre des descendants des maçons nubiens qui eux seuls maîtrisaient encore cette technique de mise en oeuvre en passe de disparaître des mémoires.
L’intérêt fut double : le problème initial fut résolu, mais l’approche totalement empirique des maçons armés d’un minimum d’outils permit de généraliser cette technique en maîtrisant largement les coûts.
Après des édifices-modèles convaincants, Fathy dut penser et organiser la vie du chantier, dans lequel il évoluait au quotidien. Puisqu’il s’agissait de « construire avec le peuple » comme le précise le titre de son livre qui relate ce projet, il créa des centres de formation pour les maçons et mit en place les outils théoriques et pratiques pour que quiconque souhaite s’initier à la technique de mise en oeuvre de briques de boue puisse le faire et devenir par la suite autonome pour exercer ailleurs.
Aussi, de la fabrication des briques de boue à la mise en oeuvre, les habitants du village purent se confronter à l’ensemble du processus constructif.

A l’instar des projets d’Anna Heringer, Fathy a souhaité mettre en avant l’artisanat traditionnel, à fois expression essentielle de l’esprit et des mains de l’homme, et pan culturel primordial dans le projet. Il encouragea et développa des échanges continus durant le chantier avec des artisans afin de revaloriser un savoir-faire dénigré par l’attrait pour des standards constructifs occidentaux fantasmés. Aussi, le chantier devait selon lui s’articuler autour de ce qu’il nommait « la trinité propriétaire, architecte et artisan.»

« La participation intelligente du client est essentielle au développement harmonieux de la construction. Le client, l’architecte, l’artisan forment une trinité dans le projet où chacun a un rôle vital à jouer. Chacun doit prendre des décisions dans son domaine, et si l’un d’eux abdique sa responsabilité, tout le projet en souffrira et le rôle de l’architecte dans le progrès culturel et le développement de tout le peuple en sera diminué. »


Le théatre du village.

Le centre de formation des maçons, ici travaillant la mise en oeuvre de voûtes.

La cour intérieure d’une maison.

Un moucharabieh traditionnel réalisé par des artisans locaux.

La cour intérieure de l’école pour garçons.

 

Cette aventure, riche et pleine de rebondissement a fait l’objet d’un livre de l’architecte dont sont extraites les images  -qui est pour beaucoup d’architectes une bible-, Construire avec le peuple, publié en français en 1970. Hélas, bien que réédité plusieurs fois, ce chouette livre est introuvable, sauf dans quelques bibliothèques bien fournies. Alors si vous le trouvez, jetez-vous dessus !